ours-peluche-chambre-enfant-1186229-616x380Je m’appelle Victor, j’ai 5 ans. J’ai pas de parents, je suis tout seul. On m’a abandonné quand j’étais tout petit parce que je suis différent, c’est un docteur de l’orphelinat qui me l’a dit. Un docteur un peu spécial parce qu’il soigne pas de bobo, il faut juste lui parler parce qu’il parait que ça fait du bien. Je suis différent parce que j’ai pas de dents. Pas de cheveux non plus. C’est pas ma faute, c’est aussi le docteur qui m’a dit ça. Mes parents étaient frère et sœur et il parait que ça se fait pas parce que sinon ça fait moi et être moi, c’est vraiment pas marrant. 

Moi ce que je comprends c’est que mes parents ils ont fait un truc pas bien et puis c’est moi qui suis puni parce que je suis pas comme tout le monde et je trouve pas ça juste. Moi je trouve que les gens ils sont bêtes des fois, et même méchants. Le docteur il dit que c’est normal que j’aime pas les gens parce que les gens ils m’aiment pas parce que je suis différent.

La vie c’est pas drôle, c’est triste aussi. Je pleure souvent parce que je me sens seul. Je compte pour personne et personne ne compte pour moi. J’aime bien certains grands, le docteur et Cécile par exemple, mais pas beaucoup. J’aime pas la vie.

Y’a pas que les grands qui m’aiment pas, les autres enfants non plus. Dans l’orphelinat les autres enfants ils m’aiment pas, ils jouent jamais avec moi, ils se moquent de moi. Les éducateurs eux font semblant de pas voir ma différence mais je vois bien lui qu’ils me regardent pas comme les autres petits enfants qui ont des dents, des cheveux et tout ce qui fait un enfant bien comme il faut.

 

Alors Victor s’enfuit. Il ne part pas de l’orphelinat parce qu’il ne saurait pas où aller. Alors il fuit dans sa tête à lui. Et dans sa tête à lui il y a un monde merveilleux. Dans sa tête il a un papa et une maman qui l’aiment. Dans sa tête il est tout seul dans une grande maison où il n’y a pas d’autres enfants pour se moquer de lui. Et puis surtout dans sa maison dans sa tête, il n’y a pas d’autres enfants pour partager l’amour de ses parents. Le soir, quand il n’a plus à se défendre, quand il n’a plus à supporter le regard des autres et qu’il est seul dans son lit, c’est là qu’il se sent le moins seul. Il retrouve sa famille, il retrouve sa maison, il est chez lui.

Alors un jour Victor décide une chose étrange. Un jour il décide que le plus bel endroit qu’il ait connu c’est celui de ses rêves le soir quand il s’endort.  Alors un jour Victor décide de ne pas se réveiller. Il ne sait pas comment faire, il finit toujours par se réveiller même s’il n’en a pas envie, même s’il est mieux dans son rêve que dans la vie réelle. Pourtant il sait que c’est possible parce qu’il y a Maxime. Maxime le sait lui comment faire pour ne pas se réveiller. Il raconte à tout le monde qu’un soir il a vu sa maman prendre des tas de cachets parce qu’elle avait mal à la tête qu’elle lui a dit. Maxime a eu peur de voir tous ces cachets mais il n’a rien osé dire. Ce n’était pas pire ça que quand elle buvait l’alcool à la bouteille et qu’après elle l’enfermait à clef dans sa chambre pour éviter de le frapper. Alors il est allé se coucher lui aussi. Et puis le lendemain il s’est réveillé tard, il sentait bien qu’il était trop tard pour aller à l’école. Pourtant maman elle, elle dormait toujours. Il a essayé de la réveiller mais rien n’a marché. Alors Maxime a eu peur, très peur cette fois. Il a été voir Marie, la concierge de l’immeuble, il pleurait et lui a dit que maman ne se réveillait pas. Marie a tout de suite appelé les pompiers. Maxime est resté avec elle parce qu’il avait peur de retourner voir maman qui ne se réveillait pas. Quand les pompiers sont arrivés ils ont expliqué à Maxime que sa maman était partie faire dodo pour toujours parce qu’elle avait pris trop de cachets…

Victor sait où trouver des cachets. Il ne sait pas si c’est pour le mal à la tête mais peut-être que ça marcherait quand-même. Quand il est vraiment très mal dans sa peau parce qu’il se sent trop seul, il demande souvent à aller voir Cécile, l’infirmière, en disant qu’il a mal au ventre. Cécile ne lui donne rien. Elle le laisse juste s’allonger sur un des lits de l’infirmerie et elle vient tout près de lui lui raconter des histoires. Sans rien lui demander. Juste pour être avec lui. Elle est gentille Cécile. Et quand il reste là un moment, parfois Cécile le laisse parce que d’autres enfants viennent la voir pour un bobo quelconque. Et quand ça a l’air sérieux, Cécile va chercher des cachets de toutes sortes dans une armoire.

Alors Victor, un jour où il y a sport, décide d’aller voir Cécile. C’est bien le jour où il y a sport parce que l’orphelinat est calme à l’intérieur. Victor ne va jamais au sport, il est trop faible pour ça. A cause de ça aussi les autres se moquent de lui. Jamais il ne joue au ballon, jamais il ne joue à chat. A la récré, Victor s’assoit sur un banc et attend. En réalité il n’attend pas vraiment. Il rêve. Mais ça ne se voit pas alors les autres croient qu’il attend. Et pour ça aussi on se moque de lui : « T’attend quoi Victor, le déluge ? » Victor sait ce que c’est le déluge. Il va souvent à la messe Victor et il aime ça parce qu’on raconte plein d’histoires presque magiques. Et justement il aimerait bien qu’il y ait le déluge : plus de garçons pour se moquer de lui, et plus de Victor…

Victor est à l’infirmerie, avec Cécile. Encore une fois elle est près de lui à lui raconter des histoires. Mais voilà qu’un élève tape à la porte et qu’on entend des pleurs : c’est Maxime qui ramène un petit, il saigne du nez et Maxime l’accompagne. Maxime repart et le petit pleure très fort. Cécile se précipite auprès de lui. Victor est un peu jaloux mais ça va. Il se dit qu’il va pouvoir aller chercher les cachets pour le mal à la tête. Cécile a ouvert l’armoire pour prendre des compresses et elle dit au petit de l’attendre, elle va dans la salle d’eau pour les mouiller. L’armoire est à côté du lit où Victor a l’habitude de s’allonger. Il se lève d’un bond et attrape une grosse boîte de médicaments. Il ne sait pas lire mais il y a un triangle rouge dessiné dessus. Ca doit vouloir dire qu’ils sont forts ces médicaments, tant mieux.

Quand Cécile revient il est assis dans le lit et comme elle est très occupée avec le petit il lui dit qu’il veut retourner voir les autres faire le sport. Elle est un peu étonnée mais comme le petit pleure toujours très fort, elle dit d’accord à Victor et le laisse partir.

Victor ne va pas voir les autres au sport. Ils vont encore se moquer de lui de toute façon. Alors il retourne au dortoir en laissant sa main sur la boîte de médicaments. Victor se sent soulagé, il va enfin pouvoir partir chez lui. Plus personne ne se moquera de lui, ça n’arrive jamais dans le monde de sa tête.

Victor s’allonge sur son lit, va chercher un verre d’eau à la salle d’eau commune aux garçons. Et puis Victor commence à avaler les cachets. Ce n’est pas facile de les avaler tout ronds. Il n’a jamais aimé ça, il est encore petit Victor. Mais un a près l’autre, avec une gros grimace pour les faire passer il les avale. Il n’a bientôt plus d’eau dans son verre. Victor retourne à la salle d’eau. Tiens, c’est bizarre elle tourne la chambre. Les cachets doivent bien marcher, il va dormir bientôt. Victor arrive à remplir son verre d’eau une fois de plus même s’il en met un peu à côté. Il se rassoit sur son lit et continue à avaler. Victor ne sait pas compter mais c’est sûr que ça fait beaucoup de cachets déjà, d’ailleurs il n’y en a presque plus dans la boîte. Et ça tourne toujours, de plus en plus vite. Alors Victor s’allonge, il se dit qu’il en a pris assez maintenant. Il ferme ses yeux et s’en va. Victor revoit sa maison, son papa et sa maman de ses rêves à lui. Victor se sent bien. Victor est heureux. Puis tout à coup tout devient très clair, trop clair, Victor est ébloui. Puis tout devient sombre, très sombre. Tout est noir. Victor ne voit plus rien, plus de maison, plus de papa, plus de maman…

Victor est rentré chez lui mais cette fois, il ne reviendra pas.

J'ai réellement rencontré le petit garçon qui a inspiré cette nouvelle, c'était en 1999. Il ne s'appelait pas Victor et j'espère que pour lui, la vie se sera déroulée autrement...